_____Lorsque je m'éveillai, une pourpre pénombre s'offrit à mon regard. C'était cette même pénombre que j'avais laissé quelques heures plutôt tandis que, derrière les volets jalousement fermés de la chambre, s'élevait le soleil, dans toute la majesté que mes souvenirs lui concédaient encore. Enveloppé dans mes draps de nacre, je poussai un soupir, repensant à toutes ces longues, si longues années, où je n'avais plus observé l'astre sublime déposer ses rayons sur la Terre. Quelle triste pensée pour un réveil.
_____Je portai mon attention sur l'horloge grotesque qui se voulait être une réplique des meubles superbes des époques passées. Au vu de l'heure, je déduisis que le soleil était désormais couché. Je me levai donc et m'empressai d'aller ouvrir les fenêtres de cette chambre que j'avais élue mienne depuis quelques jours. Une fraîche brise vint caresser mon visage. Dehors, les gens de la ville s'affairaient. Je m'accoudai un instant et les observai. Marchant parmi les lumières artificielles que déversaient indécemment les panneaux publicitaires ou les façades des magasins, aucun d'eux ne semblait se soucier ou même remarquer que l'horreur de ces éclats criards dissimulait les étoiles. Non, à ce jour, les gens se souciaient bien peu de cela. Ma ville me manquait tant. Visiblement encline à m'inspirer regrets et nostalgie cette nuit, je délaissai les pensées qui se mêlaient au vent froid et me rendis dans la salle de bain afin d'y prendre une douche.
_____Près d'une quinzaine de minutes plus tard, j'annonçai à la charmante réceptionniste de l'hôtel que ma chambre serait libre quelques heures afin que quelqu'un y fasse le ménage, si menu soit-il. Elle acquiesça et me souhaita une bonne soirée tandis que je m'éloignai. Lorsque je sortis de la bâtisse, le bruit de la foule se pressant et se bousculant sur les trottoirs m'assaillit. Celui-ci ne me déplut pas ; il m'accompagnerait durant ma marche, comblant ainsi tant bien que mal une solitude pesante que je ne pouvais nier. Où aller ce soir ? Que faire ? Cherchant du regard quelque chose susceptible de m'offrir une idée, je croisai le regard d'une fillette qui, trottinant aux côtés de sa mère qui marchait trop vite pour elle, me dévisageait sans pudeur. Sûrement était-ce ma pâleur qui l'intriguait. Son innocente curiosité lui valut cependant d'heurter un homme et un livre s'échappa de sous son bras. Elle le ramassa promptement tandis que sa mère et l'étranger échangèrent quelques excuses. Avant de disparaître au coin de la rue, elle se retourna afin me voir une dernière fois. Je lui souris. Le sourire qu'elle me rendit alors insinua en moi quelque timide chaleur qui me laissa oublier quelques secondes le froid qui courrait dans ces rues. Je décidai d'occuper ma nuit avec une lecture.
- Merci mon ami, dis-je à l'homme élégant qui posa face à moi le thé que je lui avais commandé.
Je déposai en échange quelques pièces sur le comptoir sans prendre soin de calculer la somme que cela représentait. Cela ne m'importait que peu.
- Gardez la monnaie, ajoutai-je en me dirigeant vers une table vacante, la tasse de thé en mains.
Je ne comptais aucunement boire ce thé, non pas qu'il m'eût paru mauvais, mais je ne le pouvais simplement pas. La seule raison pour laquelle je l'avais payé était qu'ainsi, je pouvais cultiver l'illusion d'être encore semblable à ceux qui m'entouraient dans ce salon de thé que je trouvais agréable. Probablement y reviendrai-je. Je sortis de la poche de mon manteau le livre que j'avais emprunté, il faut l'avouer, un peu au hasard à la bibliothèque située près de l'hôtel, quelques minutes plutôt : La Divine Comédie de Dante Alighieri. J'ignorai pourquoi, après tant d'années, je ne m'étais jamais intéressé à cet ouvrage. Je tournai délicatement les premières pages de l'½uvre jusqu'à l'ouverture du premier chant.
_____Ayant choisi de m'asseoir à la table la plus rapprochée du comptoir, mon attention fut aisément distraite par l'arrivée d'un nouveau client.
- Anita, c'est moi.
Cette agréable voix éveillant ma curiosité, je levai les yeux pour découvrir une charmante créature. Je découvris ses cheveux blonds, dans lesquels se profilait une farouche couleur rousse. Attachés, ils offraient d'admirer un doux visage. Je découvris ses lèvres fines et ses yeux où le marron se mêlait avec une subtile timidité à l'ambre. Assurément, cette jeune femme était charmante.
- Ma petite chérie... Chocolat noir bien mousseux et tarte au citron meringué ?
Une vieille femme s'était approchée, souriante, de l'autre côté du comptoir.
- Evidemment...
- Va t'asseoir, trésor. Daniel va t'apporter tout ça dès que c'est prêt.
- Merci, dit la jeune femme en allant s'asseoir.
Avec toute la discrétion descente qu'il convenait, je la regardai passer devant moi. Sa démarche ma laissa supposer qu'elle n'était pas de ces femmes qui se délectaient de l'intérêt qu'elles pouvaient susciter. Elle cultivait la discrétion. Elle choisit de prendre place sur la table qui se trouvait face à la mienne et ôta son pull dont le bleu était emprunté à celui de la nuit pour le poser sur sa chaise, dévoilant de fait une gracieuse silhouette pâle et effilée, couverte d'une fine robe noire. De même elle posa son sac à main sur la chaise voisine. M'efforçant de m'arracher à ce doux spectacle, je reportai de nouveau mon attention sur les vers de l'auteur italien.
_____Bien que ces premiers vers m'intéressèrent, je ne pus m'empêcher de lever à nouveau les yeux vers la jeune femme. Celle-ci glissait un sucre entre ses lèvres, son attention entièrement dédié au livre qu'elle avait, supposai-je, retiré de son sac. Il s'agissait des Métamorphoses d'Ovide. Mon c½ur fit un bond dans ma poitrine lorsque je découvris ce titre. Elle poussa un soupir et posa son livre pour sortir de son sac un cahier sur lequel elle pourrait écrire. Je compris que cette ½uvre n'était pour elle qu'un sujet d'étude. Pour moi, elle était et demeurerait le berceau de souvenirs innombrables. A la vue de ce livre, à la vue de cette femme qui écrivait désormais, il me semblait que ma lecture ne pourrait plus être ce soir. Il me semblait à présent que celle-ci n'aurait su que m'enfermer d'avantage dans ma solitude.
_____La commande de la jeune femme lui fut apportée par Daniel, ce même homme qui m'avait servi. Bien qu'il me tournât le dos je devinai qu'il lui adressa un sourire lorsque celle-ci lui en adressa un en guise de réponse.
_____Ce fut tandis que le serveur s'éloigna que le regard de cette inconnue vint à croiser le mien pour la première fois. Il ne fallu pas plus d'une seconde pour que la beauté de ses yeux ne m'avalent tels des flots enivrants. Je lui souris, et le mince sourire qu'elle avait encore s'élargit légèrement avant qu'elle ne replonge promptement dans ses notes, ses joues perdant quelque peu de leur pâleur. Je posai mes mains de part et d'autre de la tasse encore chaude et laissait mon regard se perdre jusqu'au reflet qui s'y trouvait, immobile. Je repensai à cette enfant qui m'avait souris près d'une heure plus tôt devant l'hôtel. Je repensai au sourire timide de la jeune fille assise en face de moi.
_____Je décidai finalement de ranger mon livre dans mon manteau et me levai de ma chaise. L'inconnue leva la tête en ma direction. Je saisis ma tasse toujours pleine, poussai la chaise sous la table et m'approchai de la jeune fille.
- De nos jours, lui dis-je lorsque j'arrivai à sa hauteur, il demeure rare de rencontrer de jeunes étudiants choisir de pareils lieux pour s'adonner à leurs travaux.
- L'endroit est chaleureux, calme, répondit-elle d'une voix douce néanmoins teintée de timidité.
Je posai la main sur le dossier de la chaise qui demeurait inoccupée et lui demandai si je pouvais prendre place.
- Bien sûr !
- Je vous remercie. N'ayez pas d'inquiétude, je n'ai aucunement l'intention de vous importuner. Vous étudiez cette ½uvre ?
- Je devais mais je crois qu'il est inutile d'insister.
A ces mots, elle referma avec un profond dépit son cahier quelque peu usé et le glissa à l'écart. Elle me tendit alors sa main :
- Aglaé Bellone.
Son initiative ne manqua pas de m'étonner. Mais, par je ne sais quel envoûtement, cela ne la rendit que plus attirante. Esquissant un sourire, je pris délicatement sa main dans la mienne. Je sentis alors sous mes doigts une douceur délicieuse.
- Je me nomme Raphaël. Enchanté de faire votre connaissance.
Je vis alors les joues d'Aglaé prendre quelque couleur tandis qu'imperceptiblement, sa main serra la mienne.
- Vous aimez ?
Sa question me surprit et il me sembla étrange qu'elle puisse être ainsi si directe.
- Pardon, mais de quoi parlez-vous ?
- Des Métamorphoses, répondit-elle précipitamment, comme prenant conscience de ce qu'auraient pu insinuer ses mots.
- Et bien oui, je tiens particulièrement à cette ½uvre. Elle recèle pour moi un nombre assez conséquent de souvenirs... Et vous Aglaé, l'appréciez-vous ?
- J'aime bien les histoires du livre mais le style me dérange. Je préfère le style plus contemporain. J'apprécie les tons coupants, le sarcasme et l'ironie. Je trouve ce genre d'autant plus vrai et bouleversant. La beauté des phrases et du style, amoindrit l'impact, on se concentre plus sur la technique qu'autre chose. Montrez-moi votre livre.
Lentement, je lâchai sa main sans la quitter des yeux. Ses lèvres délicates, son regard sublime et ses joues pâles étaient devenus les seuls objets de mon attention et semblaient convoiter mon désir. Je retirai néanmoins le livre de ma poche et le lui présentai.
- Je connais de nom mais jamais lu, me dit-elle.
- Il en va de même pour moi, je l'ai emprunté ce soir même. Je pourrai vous en parler lorsque j'en aurai lu d'avantage.
- Je viens ici tous les soirs, murmura-t-elle.
Alors que je m'apprêtais à répondre, une silhouette vint se poster près de nous. Je levai les yeux et reconnus le serveur. Il m'adressa un regard furtif et mauvais avant de reporter son attention vers Aglaé.
- Est-ce qu'il y a un problème Aglaé ?
Aglaé, quelque peu décontenancée, laissa son regard s'attarder sur la table, cherchant probablement pourquoi une telle question lui avait été posée. Puis elle remarqua sa tarte demeurée intacte, et son chocolat noir délaissé.
- Non, c'est délicieux, bafouilla-t-elle en glissant un morceau de sa tarte entre ses lèvres, ne t'inquiètes pas. Merci beaucoup Dan.
Avait-elle feint de ne pas comprendre le véritable sens de la question de Daniel ? Je l'ignorais. Mais le serveur pris tout de même congé et sans attendre, la douce Aglaé repoussa son met. Sans que je m'y attende, la jeune femme attrapa ma main droite.
- Votre bague est très belle. Elle est ancienne ?
Mon c½ur se serra à l'évocation de ce bijou.
- Tout à fait, répondis-je néanmoins, elle a longtemps appartenu à une personne qui m'était chère...
- Une s½ur ?
Je sentis dans sa voix que cette question avait simplement pour but de la rassurer alors je choisis de ne pas lui répondre.
- C'est une histoire assez longue et qui, je vous l'avouerais m'est fortement désagréable à narrer.
Elle lâcha ma main, visiblement désolée d'avoir abordé un sujet déplaisant. Mais son sourire timide et charmant demeura. Elle coupa un morceau de sa tarte et la tendit vers moi.
- Vous voulez goûter ?
- Je vous remercie, répondis-je en levant la main en signe de refus.
_____ Une sonnerie s'éleva soudain de son sac à main. Elle s'empressa d'y retirer son téléphone cellulaire. Ma foi, je ne m'y faisais pas, ces appareils électroniques me déplaisaient au plus haut.
- Je suis désolée, dit-elle avec quelque précipitation, j'étais venue ici pour finir un travail avec une amie, mais elle ne peut plus me rejoindre. Je dois aller chez elle sans tarder si je veux qu'on aie une chance de finir.
Elle rassembla toutes ses affaires et se leva. Quelques secondes, elle demeura debout, son regard plongé dans le mien, visiblement navrée.
- Partez demoiselle, lui dis-je avec un sourire, j'espère que nos chemins se recroiseront. Ici même ou ailleurs.
Elle acquiesça et disparu après s'être hatée d'aller régler ce qu'il convenait au comptoir.
_____ Me retrouvant seul à nouveau, je revins vite à me demander que faire. Je ne pouvais plus envisager lire pour cette nuit, je savais que le visage, la voix et le regard de cette belle Aglaé ne quitterait pas mes pensées. il me serait impossible de me concentrer sur ma lecture, aussi intéressante qu'elle puisse être. Je me levais donc, poussai la chaise sous la table, laissant ma tasse pleine sur la table où demeuraient encore les commandes d'Aglaé et sortis du salon les mains dans les poches. Il neigeait. Je décidai sans grande conviction de marcher jusqu'à l'aube. Mon seul désir était désormais de revenir dans ce salon le lendemain. Je relevai le col de ma veste et m'éloignai.
_____Je portai mon attention sur l'horloge grotesque qui se voulait être une réplique des meubles superbes des époques passées. Au vu de l'heure, je déduisis que le soleil était désormais couché. Je me levai donc et m'empressai d'aller ouvrir les fenêtres de cette chambre que j'avais élue mienne depuis quelques jours. Une fraîche brise vint caresser mon visage. Dehors, les gens de la ville s'affairaient. Je m'accoudai un instant et les observai. Marchant parmi les lumières artificielles que déversaient indécemment les panneaux publicitaires ou les façades des magasins, aucun d'eux ne semblait se soucier ou même remarquer que l'horreur de ces éclats criards dissimulait les étoiles. Non, à ce jour, les gens se souciaient bien peu de cela. Ma ville me manquait tant. Visiblement encline à m'inspirer regrets et nostalgie cette nuit, je délaissai les pensées qui se mêlaient au vent froid et me rendis dans la salle de bain afin d'y prendre une douche.
_____Près d'une quinzaine de minutes plus tard, j'annonçai à la charmante réceptionniste de l'hôtel que ma chambre serait libre quelques heures afin que quelqu'un y fasse le ménage, si menu soit-il. Elle acquiesça et me souhaita une bonne soirée tandis que je m'éloignai. Lorsque je sortis de la bâtisse, le bruit de la foule se pressant et se bousculant sur les trottoirs m'assaillit. Celui-ci ne me déplut pas ; il m'accompagnerait durant ma marche, comblant ainsi tant bien que mal une solitude pesante que je ne pouvais nier. Où aller ce soir ? Que faire ? Cherchant du regard quelque chose susceptible de m'offrir une idée, je croisai le regard d'une fillette qui, trottinant aux côtés de sa mère qui marchait trop vite pour elle, me dévisageait sans pudeur. Sûrement était-ce ma pâleur qui l'intriguait. Son innocente curiosité lui valut cependant d'heurter un homme et un livre s'échappa de sous son bras. Elle le ramassa promptement tandis que sa mère et l'étranger échangèrent quelques excuses. Avant de disparaître au coin de la rue, elle se retourna afin me voir une dernière fois. Je lui souris. Le sourire qu'elle me rendit alors insinua en moi quelque timide chaleur qui me laissa oublier quelques secondes le froid qui courrait dans ces rues. Je décidai d'occuper ma nuit avec une lecture.
- Merci mon ami, dis-je à l'homme élégant qui posa face à moi le thé que je lui avais commandé.
Je déposai en échange quelques pièces sur le comptoir sans prendre soin de calculer la somme que cela représentait. Cela ne m'importait que peu.
- Gardez la monnaie, ajoutai-je en me dirigeant vers une table vacante, la tasse de thé en mains.
Je ne comptais aucunement boire ce thé, non pas qu'il m'eût paru mauvais, mais je ne le pouvais simplement pas. La seule raison pour laquelle je l'avais payé était qu'ainsi, je pouvais cultiver l'illusion d'être encore semblable à ceux qui m'entouraient dans ce salon de thé que je trouvais agréable. Probablement y reviendrai-je. Je sortis de la poche de mon manteau le livre que j'avais emprunté, il faut l'avouer, un peu au hasard à la bibliothèque située près de l'hôtel, quelques minutes plutôt : La Divine Comédie de Dante Alighieri. J'ignorai pourquoi, après tant d'années, je ne m'étais jamais intéressé à cet ouvrage. Je tournai délicatement les premières pages de l'½uvre jusqu'à l'ouverture du premier chant.
Quand j'étais au milieu du cours de notre vie,
je me vis entouré d'une sombre forêt,
après avoir perdu le chemin le plus droit.
Ah ! Qu'elle est difficile à peindre avec des mots,
cette forêt sauvage, impénétrable et drue
dont le seul souvenir renouvelle ma peur !
je me vis entouré d'une sombre forêt,
après avoir perdu le chemin le plus droit.
Ah ! Qu'elle est difficile à peindre avec des mots,
cette forêt sauvage, impénétrable et drue
dont le seul souvenir renouvelle ma peur !
_____Ayant choisi de m'asseoir à la table la plus rapprochée du comptoir, mon attention fut aisément distraite par l'arrivée d'un nouveau client.
- Anita, c'est moi.
Cette agréable voix éveillant ma curiosité, je levai les yeux pour découvrir une charmante créature. Je découvris ses cheveux blonds, dans lesquels se profilait une farouche couleur rousse. Attachés, ils offraient d'admirer un doux visage. Je découvris ses lèvres fines et ses yeux où le marron se mêlait avec une subtile timidité à l'ambre. Assurément, cette jeune femme était charmante.
- Ma petite chérie... Chocolat noir bien mousseux et tarte au citron meringué ?
Une vieille femme s'était approchée, souriante, de l'autre côté du comptoir.
- Evidemment...
- Va t'asseoir, trésor. Daniel va t'apporter tout ça dès que c'est prêt.
- Merci, dit la jeune femme en allant s'asseoir.
Avec toute la discrétion descente qu'il convenait, je la regardai passer devant moi. Sa démarche ma laissa supposer qu'elle n'était pas de ces femmes qui se délectaient de l'intérêt qu'elles pouvaient susciter. Elle cultivait la discrétion. Elle choisit de prendre place sur la table qui se trouvait face à la mienne et ôta son pull dont le bleu était emprunté à celui de la nuit pour le poser sur sa chaise, dévoilant de fait une gracieuse silhouette pâle et effilée, couverte d'une fine robe noire. De même elle posa son sac à main sur la chaise voisine. M'efforçant de m'arracher à ce doux spectacle, je reportai de nouveau mon attention sur les vers de l'auteur italien.
À peine si la mort me semble plus amère.
Mais, pour traiter du bien qui m'y fut découvert,
il me faut raconter les choses que j'ai vues.
Je ne sais plus comment je m'y suis engagé,
car j'étais engourdi par un pesant sommeil,
lorsque je m'écartai du sentier véritable.
Mais, pour traiter du bien qui m'y fut découvert,
il me faut raconter les choses que j'ai vues.
Je ne sais plus comment je m'y suis engagé,
car j'étais engourdi par un pesant sommeil,
lorsque je m'écartai du sentier véritable.
_____Bien que ces premiers vers m'intéressèrent, je ne pus m'empêcher de lever à nouveau les yeux vers la jeune femme. Celle-ci glissait un sucre entre ses lèvres, son attention entièrement dédié au livre qu'elle avait, supposai-je, retiré de son sac. Il s'agissait des Métamorphoses d'Ovide. Mon c½ur fit un bond dans ma poitrine lorsque je découvris ce titre. Elle poussa un soupir et posa son livre pour sortir de son sac un cahier sur lequel elle pourrait écrire. Je compris que cette ½uvre n'était pour elle qu'un sujet d'étude. Pour moi, elle était et demeurerait le berceau de souvenirs innombrables. A la vue de ce livre, à la vue de cette femme qui écrivait désormais, il me semblait que ma lecture ne pourrait plus être ce soir. Il me semblait à présent que celle-ci n'aurait su que m'enfermer d'avantage dans ma solitude.
_____La commande de la jeune femme lui fut apportée par Daniel, ce même homme qui m'avait servi. Bien qu'il me tournât le dos je devinai qu'il lui adressa un sourire lorsque celle-ci lui en adressa un en guise de réponse.
_____Ce fut tandis que le serveur s'éloigna que le regard de cette inconnue vint à croiser le mien pour la première fois. Il ne fallu pas plus d'une seconde pour que la beauté de ses yeux ne m'avalent tels des flots enivrants. Je lui souris, et le mince sourire qu'elle avait encore s'élargit légèrement avant qu'elle ne replonge promptement dans ses notes, ses joues perdant quelque peu de leur pâleur. Je posai mes mains de part et d'autre de la tasse encore chaude et laissait mon regard se perdre jusqu'au reflet qui s'y trouvait, immobile. Je repensai à cette enfant qui m'avait souris près d'une heure plus tôt devant l'hôtel. Je repensai au sourire timide de la jeune fille assise en face de moi.
_____Je décidai finalement de ranger mon livre dans mon manteau et me levai de ma chaise. L'inconnue leva la tête en ma direction. Je saisis ma tasse toujours pleine, poussai la chaise sous la table et m'approchai de la jeune fille.
- De nos jours, lui dis-je lorsque j'arrivai à sa hauteur, il demeure rare de rencontrer de jeunes étudiants choisir de pareils lieux pour s'adonner à leurs travaux.
- L'endroit est chaleureux, calme, répondit-elle d'une voix douce néanmoins teintée de timidité.
Je posai la main sur le dossier de la chaise qui demeurait inoccupée et lui demandai si je pouvais prendre place.
- Bien sûr !
- Je vous remercie. N'ayez pas d'inquiétude, je n'ai aucunement l'intention de vous importuner. Vous étudiez cette ½uvre ?
- Je devais mais je crois qu'il est inutile d'insister.
A ces mots, elle referma avec un profond dépit son cahier quelque peu usé et le glissa à l'écart. Elle me tendit alors sa main :
- Aglaé Bellone.
Son initiative ne manqua pas de m'étonner. Mais, par je ne sais quel envoûtement, cela ne la rendit que plus attirante. Esquissant un sourire, je pris délicatement sa main dans la mienne. Je sentis alors sous mes doigts une douceur délicieuse.
- Je me nomme Raphaël. Enchanté de faire votre connaissance.
Je vis alors les joues d'Aglaé prendre quelque couleur tandis qu'imperceptiblement, sa main serra la mienne.
- Vous aimez ?
Sa question me surprit et il me sembla étrange qu'elle puisse être ainsi si directe.
- Pardon, mais de quoi parlez-vous ?
- Des Métamorphoses, répondit-elle précipitamment, comme prenant conscience de ce qu'auraient pu insinuer ses mots.
- Et bien oui, je tiens particulièrement à cette ½uvre. Elle recèle pour moi un nombre assez conséquent de souvenirs... Et vous Aglaé, l'appréciez-vous ?
- J'aime bien les histoires du livre mais le style me dérange. Je préfère le style plus contemporain. J'apprécie les tons coupants, le sarcasme et l'ironie. Je trouve ce genre d'autant plus vrai et bouleversant. La beauté des phrases et du style, amoindrit l'impact, on se concentre plus sur la technique qu'autre chose. Montrez-moi votre livre.
Lentement, je lâchai sa main sans la quitter des yeux. Ses lèvres délicates, son regard sublime et ses joues pâles étaient devenus les seuls objets de mon attention et semblaient convoiter mon désir. Je retirai néanmoins le livre de ma poche et le lui présentai.
- Je connais de nom mais jamais lu, me dit-elle.
- Il en va de même pour moi, je l'ai emprunté ce soir même. Je pourrai vous en parler lorsque j'en aurai lu d'avantage.
- Je viens ici tous les soirs, murmura-t-elle.
Alors que je m'apprêtais à répondre, une silhouette vint se poster près de nous. Je levai les yeux et reconnus le serveur. Il m'adressa un regard furtif et mauvais avant de reporter son attention vers Aglaé.
- Est-ce qu'il y a un problème Aglaé ?
Aglaé, quelque peu décontenancée, laissa son regard s'attarder sur la table, cherchant probablement pourquoi une telle question lui avait été posée. Puis elle remarqua sa tarte demeurée intacte, et son chocolat noir délaissé.
- Non, c'est délicieux, bafouilla-t-elle en glissant un morceau de sa tarte entre ses lèvres, ne t'inquiètes pas. Merci beaucoup Dan.
Avait-elle feint de ne pas comprendre le véritable sens de la question de Daniel ? Je l'ignorais. Mais le serveur pris tout de même congé et sans attendre, la douce Aglaé repoussa son met. Sans que je m'y attende, la jeune femme attrapa ma main droite.
- Votre bague est très belle. Elle est ancienne ?
Mon c½ur se serra à l'évocation de ce bijou.
- Tout à fait, répondis-je néanmoins, elle a longtemps appartenu à une personne qui m'était chère...
- Une s½ur ?
Je sentis dans sa voix que cette question avait simplement pour but de la rassurer alors je choisis de ne pas lui répondre.
- C'est une histoire assez longue et qui, je vous l'avouerais m'est fortement désagréable à narrer.
Elle lâcha ma main, visiblement désolée d'avoir abordé un sujet déplaisant. Mais son sourire timide et charmant demeura. Elle coupa un morceau de sa tarte et la tendit vers moi.
- Vous voulez goûter ?
- Je vous remercie, répondis-je en levant la main en signe de refus.
_____ Une sonnerie s'éleva soudain de son sac à main. Elle s'empressa d'y retirer son téléphone cellulaire. Ma foi, je ne m'y faisais pas, ces appareils électroniques me déplaisaient au plus haut.
- Je suis désolée, dit-elle avec quelque précipitation, j'étais venue ici pour finir un travail avec une amie, mais elle ne peut plus me rejoindre. Je dois aller chez elle sans tarder si je veux qu'on aie une chance de finir.
Elle rassembla toutes ses affaires et se leva. Quelques secondes, elle demeura debout, son regard plongé dans le mien, visiblement navrée.
- Partez demoiselle, lui dis-je avec un sourire, j'espère que nos chemins se recroiseront. Ici même ou ailleurs.
Elle acquiesça et disparu après s'être hatée d'aller régler ce qu'il convenait au comptoir.
_____ Me retrouvant seul à nouveau, je revins vite à me demander que faire. Je ne pouvais plus envisager lire pour cette nuit, je savais que le visage, la voix et le regard de cette belle Aglaé ne quitterait pas mes pensées. il me serait impossible de me concentrer sur ma lecture, aussi intéressante qu'elle puisse être. Je me levais donc, poussai la chaise sous la table, laissant ma tasse pleine sur la table où demeuraient encore les commandes d'Aglaé et sortis du salon les mains dans les poches. Il neigeait. Je décidai sans grande conviction de marcher jusqu'à l'aube. Mon seul désir était désormais de revenir dans ce salon le lendemain. Je relevai le col de ma veste et m'éloignai.
